Chemin de traverse
Les troubadours du XII et XIII siècle du midi de la France apparaissent au même moment que les croisades en terre Sainte.
C'est probablement lors de ces croisades que des échanges culturels se sont produits entre chrétien et musulman et plus particulièrement avec la branche ésotérique de l'islam à savoir le soufisme.
Échanges culturels également avec l'Espagne catalane, de Castille, d'Aragon ou existait une poésie érotique Arabo-Andalouse.
L'art des troubadours.
Musiciens et poètes, les troubadours s'exprimaient en langue Occitane dite langue d'Oc qui a pour particularité d'être une langue qui se prête facilement au double sens.
Pour se faire connaître, propager leur philosophie et gagner leurs vies ils voyageaient de château en château afin de divertir les nobles.
Le thème récurrent des troubadours est le Fin'Amor ou l'amour courtois. Soit l'idéal chevaleresque d'aimer une dame avec respect et loyauté menant au dépassement de soi, la dame en question étant la plupart du temps inaccessible ( en théorie... ).
C'est donc une quête initiatique qui apparait ici. La quête du Graal.
Le premier troubadour connu en France est l'occitan Guillaume IX d'Aquitaine (1071-1126), le grand-père d'Aliénor d'Aquitaine reine de France et d'Angleterre ( 1124-1204 ).
Duc d'Aquitaine et de Gascogne au caractère volcanique, Guillaume IX part pour la terre Sainte en 1101 dans le cadre de la première croisade et en revient au bout d'un an 1/2.
Le duc d'Aquitaine est connu pour faire fi des convenances et de ce fait à de nombreuses femmes et maitresses.
Il épouse en première noce Ermengarde d'Anjou en 1089 et la répudie 3 ans plus tard pour Philipia de Toulouse qui l'épouse en 1094.
Puis en 1114, il en vient à prendre au vu et au su de tout le monde comme maitresse, la femme de son vassal Aymerick I de Chatellerault surnommée "Dangereuse". Il l'installe dans son palais de Poitiers dans la tour Maubergeon sans aucune considération pour sa femme Philippia comtesse de Toulouse.
Il fut donc excommunié par le pape, et sa femme se retira au prieuré de Fontevraud.
Guillaume IX le troubadour d'Aquitaine, entretient une des cours les plus érudites et raffinées de l'occident avec notamment le barde Gallois Blédri ap Davidor qui remit au gout du jour l'histoire de Tristan et Iseult ( amour adultère qui précède la légende Arthurienne ) raconté dans les chants Bretons ou Gwerz.
Paradoxe, les poèmes de Guillaume IX sont réputés pour être obscènes et montre peu de courtoisie envers la dame. En effet il y est souvent question de ses prouesses sexuelles et non d'amour.
Il ne se montre donc pas sous son meilleur jour dans ses poèmes puisqu'il se vante, ment et triche ce qui est loin d'être la définition d'un comportement chevaleresque. Toutes les filouteries sont permises pour arriver à ses fins.
Ainsi, le premier troubadour connu, à travers l'une de ses canso soit "Companho, tant ai agutz d'avols conres" ( Compagnon j'eus de telles déconvenues ici ) nous dit en substance qu'il est du devoir d'un chevalier de partager sa femme avec d'autres seigneurs et chevaliers pour que la femme puisse s'épanouir.
Il fait ici en toute vraisemblance l'apologie de l'amour libre et son refus du mariage chrétien.
Guillaume de Malmesbury, un de ses chroniqueurs nous apprend également que Guillaume IX avait voulu fonder une abbaye de femmes aux mœurs légères en clin d’œil à l'abbaye de Fontevraud initié par son ami Robert d'Abrissel qui pratiquait le syneisaktisme.
A noter que tous les troubadours n'ont pas le même langage aussi cru dans leurs poèmes que Guillaume IX, le premier troubadour Occitan connu.
Avec le personnage de Guillaume IX nous avons le premier troubadour connu qui axe sa poésie sur les conquêtes féminines et dans un autre registre nous avons Guiraut Ruquier, l'un des derniers troubadours occitans au XIII siècle qui transforme la poésie courtoise en poésie religieuse avec le culte à Marie ou culte marial, cher à Bernard de Clairvaux et aux templiers.
Mais rappelons le, l'amour courtois est avant tout l'obéissance, la loyauté, la courtoisie et le respect du chevalier à sa Dame. Cela doit rester un amour platonique.
Le soufisme est l'ésotérisme de l'islam, son but est la purification de l'âme afin de s'unir à Dieu. C'est une mystique avec une initiation au sein d'une école ou Tariqa en fonction des diverses confréries existantes.
La quête de l'amour idéal tient une place importante dans le soufisme.
Des mystiques soufis comme Ibn Arabi avec "Le Traité de l'amour" et Al Ghazali avec "Le livre de l'amour" représentent des références sur ce thème.
La poésie est également présente dans le soufisme ainsi que la symbolique de la rose avec "Le traité de la rosace" d'Ibrahim El Esrefi El Qadiri . Dans la tradition soufi, la rose symbolise l'âme tendant vers l'amour afin de s'unir à Dieu.
La poésie soufie comme celle des troubadours peut jouer sur la polysémie de la langue ( différend sens pour un même mot ), les métaphores, jeux de mots afin de délivrer un message reconnu seulement par une élite cultivée, initiée. Ce que l'on appelle le trobar clus différend du trobar leu accessible au plus grand nombre.
L'amour courtois des troubadours et le soufisme. Extrait de l'émission Arcana les mystères du monde avec Ludovic Richer et Daniel Shoushi.
C'est en Andalousie sous le califat de Cordoue en Espagne Musulmane ou habitaient de nombreux philosophes juifs ( ici ) que l'on trouve l'origine du trobar.
Au IX siècle apparait le Zégel, qui est un poème déclamé ou chanté en arabe Andalou et dont le thème principal est l'amour, la soumission à la femme.
Dans ces poèmes c'est une union symbolique dont il question, union entre un homme et une femme. Un amour platonique comme celui présentée par Diotime dans "Le banquet de Platon". Un culte à la femme aimée qui permet d'accéder à Dieu.
Un mythe arabe datant du VI et VII siècle illustre très bien l'amour platonique qui amène à l'expérience mystique celui de Majnoun et Leila.
La femme est donc la médiatrice qui amène à Dieu. ( la Béatrice de Dante )
D'ailleurs, dans la poésie arabe de cette époque l'amant s'adresse à sa Dame en l'interpelant au masculin soit Monseigneur ou mon maître comme les troubadours qui s'adresse a leur Dame avec midon et non madonne.
L'origine du trobar est donc lié à l'Andalousie, à cette poésie Hispano-arabe.
C'est un art mis à l'honneur chez les soufis notamment avec Ibn Arabi et son traité de l'amour au XII et XIII , contemporain des troubadours.
Extrait émission Arcana de Ludovic Richer avec Daniel Shoushi
Les différences entre troubadour et soufis existent toutefois.
Pour les troubadours, le désir de l'homme pour la femme aimée est primordial pour accéder à Dieu, et si la quête initiatique doit à l'origine être platonique c'est à dire maitriser le désir pour accéder à Dieu, la récompense peut-être parfois charnelle.
Pour les soufis c'est la contemplation de l'être aimée qui est primordiale, sa présence qui amène à l'extase et à la Shekhina ( principe féminin de la présence de Dieu dans le talmud ) même si parfois là aussi il peut y avoir récompense charnelle.