Chemin de traverse
La légende du chevalier au cygne date du XII siècle et se retrouve dans les chansons de geste écrites par les troubadours notamment dans celle du cycle de la croisade et plus précisément dans la chanson d'Antioche qui est la première chanson de geste reliant Godefroi de Bouillon au chevalier au cygne.
En effet, c'est dans une lettre du clerc Gui de Bazoches rédigée entre 1175 et 1180 que nous retrouvons la première mention du chevalier au cygne mais c'est dans le commentaire sur l'apocalypse du cistercien Geoffroy d''Auxerre , secrétaire de Bernard de Clairvaux, figure centrale de l'ordre du temple que le récit se trouve beaucoup plus détaillé.
Nous assistons ici à la naissance de la légende du chevalier au cygne.
Ce chevalier au cygne serait donc l'ancêtre de Godefroi de Bouillon soit probablement son père Eustache II de Boulogne .
Cette légende ou mythe du chevalier au cygne va se perpétrer au cours des siècles à travers une certaine littérature.
Se prétendre descendant du chevalier au cygne et donc de Charlemagne est une manière de légitimer son pouvoir, de défendre ses droits. Mais également se reconnaître membre d'une 'élite" avec une certaine idéologie chevaleresque chrétienne.
La chevalerie en Occident apparaît réellement après la dynastie carolingienne et plus précisément à la fin du XI siècle. En effet, à cette période ou l'empire carolingien est gangrené de l'intérieur ( voir la bataille de Fontenoy en 841 qui épuise la noblesse Franque ) et le capitulaire de Coulaines ou le roi de Francie occidentale Charles le chauve donne le pouvoir aux aristocrates de défaire la royauté, nous assistons à l'apparition de la société féodale avec des princes territoriaux.
Un nouvel ordre politique voit le jour. Le seigneur féodal avec sa terre, ses biens et ses chevaliers qui lui prêtent serment de fidélité, d'allégeance.
La monarchie au temps des Mérovingiens et Carolingiens est terminée.
Le roi devra composer désormais avec les seigneurs.
"La chevalerie médiévale était plus un ensemble d'attitude qu'une doctrine, plus un style de vie qu'un code éthique explicite. Elle englobait à la fois une idéologie et une pratique sociale. Parmi les qualités centrale de la chevalerie figurent la loyauté, la générosité, le dévouement, le courage et la courtoisie, des qualités qui étaient estimés par la gent militaire et que les contemporains considéraient comme étant celle que le chevalier idéal devait posséder."
Nigel Saul, médiéviste
La création de la chevalerie de l'ordre du temple en 1129 et de l'ordre de Saint Jean de Jérusalem vers 1070 s'inscrit dans ce contexte et fut motivée par la guerre Sainte afin de reprendre Jérusalem aux Musulmans.
Par la suite, l'idéal chevaleresque avec ses valeurs chrétiennes a été largement diffusé dans la littérature du moyen-âge au travers des romans de Chrétien de Troyes.
C'est au sein de ce courant idéologique que va se développer la légende du chevalier au cygne.
Qui est Godefroi de Bouillon (1058-1100) ?
C'est un descendant de Charlemagne et l'un des chefs principaux de la première croisade.
Avant de partir en croisade à Jérusalem, il rend visite à Hugues de Champagne, l' un des neufs fondateurs de l'ordre des templiers.
Il est important de savoir que la cour du comte d'Hugues de Champagne à Troyes était renommée et abritait un érudit juif dénommé Rachi, auteur de commentaire sur la bible hébraïque et sur le talmud de Babylone.
Godefroy à la suite de cet entretien avec Hugues de Champagne et Rachi part donc en croisade, délivre Jérusalem le 15 juillet 1099 des mains des Musulmans, et de ce fait, devient l'avoué du Saint sépulcre au détriment d'un autre chef militaire Raymond de Saint Gilles, un fidèle d'Anne Commène de Byzance.
Jérusalem devient donc la propriété du pape d'Occident.
A la suite de cette victoire, Godefroy de Bouillon fonde l'Ordre canonial régulier du Saint sépulcre.
A noter également que le symbole du cygne à cette époque de croisade chrétienne ne l'oublions pas peut faire référence à la constellation du cygne qui représente une croix dans le ciel.
Nous avons cité plus haut la naissance du mythe, de la légende du chevalier au cygne présent dans le commentaire de l'apocalypse de Geoffroy d'Auxerre le secrétaire de Bernard de Clairvaux, or il faut savoir qu'un auteur est également incontournable à cette période concernant l'élaboration des mythes chevaleresques :
Chrétien de Troyes (1130-1180) est un trouvère, un troubadour au service de la cour de Champagne d'Henri I et de Marie France, la fille d’Aliénor d'Aquitaine.
Il est bon de rappeler qu'Aliénor d'Aquitaine est la petite fille du célèbre et premier troubadour connu en langue occitane Guillaume IX d'Aquitaine. ( et également descendante de Charlemagne par son aïeul Gérard d'Auvergne I époux de Rotrude, la fille de Louis le pieux selon Christian Settipani spécialiste de la généalogie du haut moyen-âge)
Le cadre étant posé, c'est à Chrétien de Troyes sur la commande de Marie de France que nous devons le cycle arthurien et les romans de chevalerie qui mettent en valeur l'esprit de l'amour courtois. Amour courtois des troubadours, du Fin'amor.
Chrétien de Troyes avait pour protecteur Philippe d'Alsace comte de Flandre, un noble Flamand ( enterré à l'abbaye de Clairvaux fondée par Bernard de Clairvaux ) à qui il dédie son dernier ouvrage Perceval ou le conte du Graal.
Nous voyons donc que les idéaux chevaleresques faisaient des émules jusqu'en Flandre avec la maison d'Alsace.
Restons donc en Flandres ou nous retrouvons deux siècles plus tard à Bar le Duc un peintre membre des frères au cygne plus communément appelé La confrérie de Notre Dame.
Jheronimus Van Aken alias Jérôme Bosch est un peintre du XV siècle appartenant à l'illustre confrérie de Notre Dame , ou les frères du cygne situé dans la ville de Bois le Duc au Pays-Bas.
Cette confrérie datant officiellement de 1318 est née suite à l'émergence du culte marial dans la ville de Bois le Duc. Culte marial que nous devons à Bernard de Clairvaux ( auteur du sermon sur le cantique des cantiques qui transpose sur le plan religieux la dame inspiratrice de l' amour courtois ), figure central des templiers.
Les membres masculin et féminin assistaient à la messe une fois par semaine en la cathédrale Saint Jean.
Lors de repas les membres avaient coutume de manger du cygne, volatile donné par un membre de la haute noblesse. D’où le nom "les frères du cygne" ou "la confrérie du cygne".
Dans le cloître de la cathédrale Saint Jean de Bois le Duc en 1971 ( date de la photo ) existait cette sculpture en bois sur une stalle du chevalier du cygne.
Bosch appartenait également selon l'historien et professeur de l'art Wilhem Fraenger à la secte des adamites, secte proche des frères du libre esprit. ( voir le jardin des délices représentation de l'éden adamite )
Il aurait été proche de Jacob Van Almaengien un juif, qui prit le nom de Philipps Van Sint Jan lors de son baptême le 15/12/1496 en la cathédrale de Saint Jean d'Hertogenbosch et dont le parrain était Philippe le Beau de Brabant, futur roi de Castille. Almaengien était également membre de la confrérie Notre Dame ou frères au cygne.
Or, d'après Fraenger, ce Philipps Van Sint Jan ou Almaengien possédait un grade universitaire et était un personnage important dans la mouvance des frères du libre esprit.
Charles Quint de la maison des Habsbourg était également un membre des frères du cygne.
C'est le dernier empereur qui a essayé de réaliser le rêve de Charlemagne d'établir un empire à la tête de la chrétienté.
Sur la photo ci-dessous il porte le collier de l'ordre de la toison d'or, un autre ordre de chevalerie fondé à Bruges en 1430.
C'est un Minnesinger soit un troubadour Allemand né en Bavière qui a écrit Parzival composé entre 1200 et 1210 et basé sur le Perceval de Chrétien de Troyes. Écrit ésotérique car il s'agit ici de la quête du Graal.
En résumé, un des fils jumeaux de Parzival est envoyé en Brabant pour secourir une princesse harcelée par des prétendants. Il est conduit par un cygne traînant une barque à Anvers afin de sauver la princesse et l'épouser. Elle ne connaitra jamais son ascendance, c'était un secret.
Richard Wagner s'inspirera de Parzival et en fera un opéra avec son Parsifal qui sera le père de Lohengrin le chevalier au cygne.
Minnesanger, troubadour Allemand de la région de Schwangau auteur de 23 chansons.
Nous retrouvons encore ici la légende du chevalier du cygne.
Louis II de Bavière, roi de Bavière de 1864 à 1886 a résidé dans deux châteaux ayant pour symbolique le cygne. Homosexuel notoire, fantasque il se coupe progressivement du monde pour vivre la nuit se réfugiant dans un monde imaginaire ou il se perçoit comme Parsifal le gardien du Graal ou le chevalier au cygne Lohengrin.
La décoration du château de Neuschwanstein qu'il a lui même fait édifié avec ses fresques reprenant des scènes de l'opéra de Parsifal de Richard Wagner représente un environnement propice à ses rêveries, ses délires de grandeur, dans lequel il évolue seul avec ses domestiques.
Ce château se trouve en Bavière en Allemagne construit en 1090 il se nomme le château du Gau du cygne. Le territoire et les propriétaires du château de Schwangau, les ducs de Bavière de la famille des Welf, étaient des Guelfes qui soutenaient le pape.
Le cygne animal héraldique de la famille est présent sur la façade du château, sur le toit et en fontaine.
C'est le château ou Louis II de Bavière a passé son enfance ici. ( à partir de 22 mn )
Château également situé en Bavière juste au dessus de celui de Hohenschwangau , il est le plus célèbre d'Allemagne. Édifié par le roi Louis II de Bavière mécène du compositeur Richard Wagner, le château contient des tableaux s’inspirant des opéras de Wagner Lohengrin et Tannhauser. A partir de 40 mn ici
Les peintures murales représentent des scènes de chevalerie, notamment celle de la salle du trône avec Saint George terrassant le dragon et portant un cimier avec un cygne.
Wagner est un compositeur Allemand qui a produit 14 opéras dont 3 qui nous intéressent ici :
Wagner était le confident, l'ami de Louis II de Bavière. Ce dernier était obnubilé par le monde imaginaire, l’œuvre du compositeur a tel point qu'il s'inspira des opéras de son ami pour la décoration de ses châteaux. Voir la grotte de Vénus dans son château de Linderhof ici
Dans Tannauser il met en scène Wolfram Von Eschenbach l'auteur de Parzival et Élisabeth de Hongrie ( le miracle des roses ) proche des Franciscains.
Wagner fut le compositeur préféré d'Hitler et a inspiré le mouvement pangermanique.
Le palais ducal est édifié au XII siècle par Pierre de Courtenay et modifié, restauré au XV siècle par Jean de Bourgogne comte de Nevers et duc de Brabant ( les Flandres encore ). En 1565 le château revient à Louis de Gonzagues par mariage avec Henriette de Clèves puis plus tard au cardinal Mazarin, la famille Mancini le gardera jusqu'à la révolution.
C'est au XIX siècle avec l'architecte Pierre Paillard le protégé de l'abbé Crosnier vicaire de Nevers ( ici ) que les travaux de restauration du décor martelé à la révolution ont lieu. Les bas reliefs de la tour d'escalier étant illisibles, les sculpteures sous la direction de l'architecte Paillard ont réinventé le décor en choisissant la légende du chevalier au cygne et de Saint Hubert.
Ce n'est pas un hasard puisque la femme de Jacques de Clèves, Diane de la Marck prétendait descendre du chevalier au cygne dénommé Hélias et de Saint Hubert. ici
Source : Le palais ducal de Nevers - François Frontan
Il est intéressant de noter que Pierre de Courtenay (1126-1180 ) participa aux croisades avec Henri I de Champagne, époux de Marie de France, l'inspiratrice des romans de Chrétien de Troyes.
Dans les chroniques des princes de Clèves en 711 un chevalier se met au service de Béatrix de Clèves devient son époux et père de ses enfants mais à une condition : ne jamais lui demander ses origines ni sa race. Au bout de quelques années, la princesse pose la question interdite et le chevalier Hélias ou chevalier au cygne prend la fuite.
L'ordre du cygne est un ordre fondé en 1440 par Frédéric II dans la ville de Brandebourg et s'appuie sur la légende du chevalier au cygne.
La devise est " Gott mit uns " Dieu avec nous.
Avec Thomas de Beauchamp ( 1338-1401 ) comte de Warwick et d'ascendance carolingienne c'est avec les armoiries que nous retrouvons le symbole du cygne. Dans l'armoirial de Gelre nous voyons son blason avec le cimier en tête de cygne.
L'écriture d'une généalogie était en plein essor au XII siècle et de ce fait des commandes d'aristocrates magnifiant leurs ascendances sont relativement courantes. On intègre ainsi des éléments du folklore, des héros mythiques au sein de sa généalogie afin d’asseoir son pouvoir.
Un exemple de généalogie fabuleuse est celui d'Anne de la Tour, comtesse de Boulogne.
Le symbole du cygne se retrouve dans la mythologie Grecque avec Hyacinthe, un jeune homme aimé d'Apollon et de Zéphyr.
Zéphyr jaloux d'Apollon tua Hyacinthe. Du sang de ce dernier naîtra une fleur : la jacinthe
Les Hyacinthies étaient des fêtes se déroulant au mois de juillet en Laconie et très importantes pour les spartiates qui étaient homosexuels pour la plupart.
Nous retrouvons également ce symbole du cygne chez la déesse de l'amour et de la fertilité Aphrodite ainsi que dans les fêtes des Aphrodisies se déroulant également en juillet.
En conclusion, nous voyons donc à travers ce symbole du cygne que le fil conducteur au fil des siècles notamment dans la littérature, dans la peinture, la musique est lié à une :